L’héritage de Jack Layton
Pour lui, la souffrance d’un être humain, où qu’il soit dans le monde, avait toujours la même importance, en tant que problème politique.
Le mois de mars dernier a été particulièrement occupé pour Jack Layton. Non seulement il luttait contre le cancer tout en préparant le parti en vue d’éventuelles élections, mais il a dû subir une intervention chirurgicale à la suite d’une fracture de la hanche.
Au cours de cette période agitée, le projet de loi C‑393, une mesure néo-démocrate visant à améliorer l’accès du Canada au régime concernant les médicaments, devait faire l’objet d’un vote final à la Chambre, une étape attendue depuis longtemps. S’il était adopté, ce projet de loi, qui avait d’abord été présenté par l’ancienne députée néo-démocrate Judy Wasylycia-Leis, devait aider les pays en développement à se procurer à prix plus abordables les médicaments contre le sida, la tuberculose et la malaria. C'est Brian Masse qui a habilement piloté le projet de loi jusqu’à l’étape du comité. Malgré tous les obstacles de la procédure, Libby Davies a réussi à sauver cette mesure d’une mort certaine au moment où Mme Wasylycia-Leis a pris sa retraite.
On m’avait confié la tâche de diriger les travaux à la Chambre des communes pour la dernière étape de ce projet de loi. Nous étions loin d’être certains de ce qui lui arriverait au bout du compte. Le jour du vote, Jack sortait tout juste de l’hôpital, à Toronto. Il s’est précipité à Ottawa pour venir occuper son fauteuil à la Chambre et voter en faveur du projet de loi C‑393. Il était visiblement affaibli par la chirurgie et avait de la difficulté à rester debout durant le vote, mais son sourire exubérant trahissait son bonheur de voir ce projet de loi franchir une autre étape. Nous avons gagné ce vote, ayant obtenu l’appui d’une large majorité de députés de tous les partis.
Ce jour-là, la détermination de Jack en disait long sur son leadership en matière de politique étrangère. Au cours des années où il a occupé le poste de chef du parti social-démocrate du Canada, Jack a veillé à la cohérence des principes qui sont à la base de notre vision des affaires étrangères. Il a assuré une opposition offrant des perspectives claires et présenté des propositions à la fois créatives et pratiques.
La politique étrangère de Jack Layton était déterminée par son engagement en faveur de la coopération mondiale pour l’avancement de la paix et de la justice. Jack était imprégné de la tradition d’activisme de notre parti. Il appuyait les Nations Unies en tant que meilleur outil pour assurer la coopération et cherchait des moyens d’améliorer l’efficacité de cet organisme. Jack était fier du rôle que le Canada avait joué, au fil de l’histoire, dans l’établissement d’institutions mondiales, et il croyait en une politique étrangère fondée sur les valeurs canadiennes de l’ouverture et de l’engagement.
Les Canadiens connaissent bien la détermination de Jack à faire en sorte que le Parlement fonctionne. Il n’avait rien à faire des attaques personnelles et des politiques de division. Il adoptait la même attitude au chapitre de la politique étrangère. On a été à même de le constater, en particulier, sur la question du conflit au Moyen-Orient, puisqu’il a fait preuve à cet égard d’une grande sensibilité aux nuances de ce conflit. Il préconisait, pour le Canada, un rôle d’intermédiaire honnête en faveur de la paix.
Dans l’opposition, il bénéficiait de sa faculté de clairvoyance. Il a réussi à convaincre le Canada de ne pas participer à la guerre en Iraq et au programme américain concernant le bouclier de défense antimissile.
Mais la contribution de Jack à la politique n’a jamais été qu’une simple question d’opposition. Il était à Ottawa pour veiller à la défense de ses propositions. En 2005, chose rarissime, il a pu modifier un budget du gouvernement libéral. Il a aboli des réductions de l’impôt des sociétés représentant des milliards de dollars et a investi cet argent dans des secteurs prioritaires. Il a ainsi, notamment, augmenté grandement l’aide au développement offerte par le Canada.
En fait, le NPD de Jack est le seul parti au Canada qui demeure engagé à atteindre l’objectif de l’ancien premier ministre Lester Person de consacrer 0,7 p. 100 de notre revenu national brut à l’aide au développement.
L’Afghanistan a été le principal dossier traité, dans le domaine des affaires étrangères, durant le temps où Jack a été chef du parti. C'est à l’été 2006 que Jack a formulé l’une de ses positions politiques les plus courageuses en réclamant la fin de la guerre en Afghanistan. Il avait alors recommandé l’amorce de négociations en vue d’un cessez-le-feu et de l’adoption de mesures de consolidation de la paix avec les différentes factions en guerre.
Aujourd’hui, son plan est accepté dans les capitales du monde entier comme étant le seul réalisable face au conflit en Afghanistan. Pourtant, en 2006, Jack a essuyé une forte réaction négative venant de l’establishment, à Ottawa. On l’a dénigré, le traitant de naïf dans le meilleur des cas et de traître dans le pire des cas, mais cela ne l’a pas découragé. Il a confié aux députés Dawn Black, Alexa McDonough, Jack Harris et moi-même la tâche de préciser nos propositions et de nous employer à les faire connaître efficacement.
Les conservateurs n’ont pas suivi l’avis de Jack sur l’Afghanistan, et ce fut au détriment du leadership du Canada en matière de consolidation de la paix. Ils sont maintenant en train de faire une erreur bien plus grave en faisant fi des propositions de Jack sur les mesures à prendre face aux changements climatiques.
La lutte contre les changements climatiques a toujours été la grande priorité pour Jack, dans le domaine de la politique étrangère, et c’est ainsi qu’elle était traitée dans notre programme électoral de 2011. Jack a été l’un des premiers à reconnaître que les changements climatiques et la destruction de l’environnement constituent une véritable menace pour la paix et la sécurité de la collectivité. Il a tenté trois fois de faire adopter, au Parlement, des propositions législatives sur la lutte contre les changements climatiques, notamment dans le cadre d’un comité législatif chargé d’étudier un projet de loi conservateur que le gouvernement refusait de présenter de nouveau dans une version modifiée où auraient figuré les amendements présentés par le NPD. Après avoir été adopté deux fois par les parlementaires élus, le projet de loi de Jack sur la responsabilité en matière de changements climatiques a été sabordé par les sénateurs nommés par le gouvernement conservateur.
Jack avait une profonde compréhension des enjeux ayant des répercussions sur la paix et la sécurité mondiales. C’était un défenseur infatigable de la non-prolifération nucléaire, et l’émancipation des femmes était un autre élément majeur qui devait selon lui être au premier plan d’une politique sociale-démocrate du Canada à l’étranger. Il croyait que, si les femmes avaient accès à l’éducation et au travail et qu’elles avaient leur part de pouvoir, les collectivités pouvaient être florissantes, la richesse était mieux distribuée et les droits, mieux protégés.
Pour lui, l’engagement public des femmes, l’équité économique et la promotion des droits et de la démocratie étaient les moyens les plus efficaces de contrer la propagation de l’extrémisme. Jack compte parmi les fondateurs de la Campagne du ruban blanc, qui fait appel aux hommes pour qu’ils contribuent à mettre fin à la violence faite aux femmes. Il a toujours été encourageant face à mon intérêt pour le conflit en République démocratique du Congo. Il n’a jamais permis que l’énormité de la violence dans ce conflit nous décourage de prendre des mesures pour enrayer le commerce des minéraux permettant de financer ces atrocités ou de promouvoir le rôle des femmes dans la consolidation de la paix.
Les Canadiens et les socio-démocrates du monde entier ont perdu un chef politique d’une qualité rare qui croyait vraiment dans le concept de la famille humaine. Pour lui, la souffrance d’un être humain, où qu’il soit dans le monde, avait toujours la même importance, en tant que problème politique. Il comprenait la nature planétaire des menaces à notre existence collective et espérait obtenir la coopération de l’ensemble des nations pour relever les immenses défis qui nous attendent.
C'est le cœur lourd que j’écris ces lignes. J’ai perdu non seulement un mentor et un chef, mais aussi un ami qui avait confiance en notre capacité de bâtir un monde où chacun prendrait davantage soin de ses semblables. Je crois que les contributions que Jack a apportées au cours de sa vie à la politique étrangère sembleront modestes par rapport à l’ensemble des changements positifs qu’il inspirera aux générations futures de leaders canadiens.
Dans les derniers mots qu’il nous a adressés, Jack a parlé de son désir de réhabiliter le Canada aux yeux du monde. Les néo-démocrates se montreront à la hauteur du défi. Le sourire de Jack nous manquera, mais sa conception de la politique nous guidera dans cette entreprise. Pour moi, sa détermination le jour du vote sur le projet de loi C‑393 restera toujours une source de force et d’inspiration.
Paul Dewar est député néo-démocrate d’Ottawa-Centre et porte-parole de son parti en matière d’affaires étrangères.
Tiré de la revue Embassy, 24 août 2011
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